Les deux problèmes : présélection des candidats et articulation des verdicts

Ainsi structuré par les contraintes et les potentialités de l’élection présidentielle à deux tours, ce système institutionnel de la Cinquième République recèle cependant deux problèmes.

Le premier se pose depuis l’origine et a trait à la question de la présélection des candidats ou à ce que l’on appelle, par transposition américaine approximative, les « primaires ». Notablement différente pour les grands et les petits partis, elle a été résolue à gauche pour le PS par la création de la procédure du vote des adhérents. Mise en application pour la première fois en 1995 – avec le duel Henri-Emmanuelli-Lionel Jospin -, elle a été véritablement institutionnalisée à l’occasion de la présente élection de 2007. L’Union pour un mouvement populaire (UMP) a également introduit pour la première fois dans ses statuts une procédure analogue, même si la distinction byzantine entre « soutien » et « investiture » d’une part et le réveil de la rhétorique gaulliste sur la relation directe entre le peuple et le candidat d’autre part, laissent néanmoins planer la menace d’une candidature UMP hors du choix des militants. Mais ce début de solution au PS et à l’UMP laisse entier le problème du reste de la droite et de la gauche, dans la mesure où des petits candidats de droite – à l’image d’Alain Madelin ou de Christine Boutin en 2002 – peuvent se déclarer tandis que des membres de la gauche contestataire pourraient à leur tour imaginer des « primaires » pour éviter l’éparpillement de leurs représentants. Sans compter la « présélection sondagière » qui joue beaucoup, le plus souvent pour dissuader un candidat de se lancer dans la bataille, mais aussi pour permettre le cas échéant l’irruption d’un candidat dont elle révèle les soutiens inattendus…

Le second problème tient à la réforme de 1962 qui, en introduisant avec l’élection du président au suffrage universel un second circuit entre les électeurs et les gouvernants à côté de celui des élections législatives, a créé les conditions de la concurrence de ces deux circuits. C’est toute l’articulation du jeu politique entre le président et la majorité de l’Assemblée nationale qui est en cause, le concours de l’un comme de l’autre étant nécessaire pour la désignation du gouvernement. Occulté pendant les deux premières décennies, du fait des victoires répétées de la droite à l’une et l’autre de ces élections, le problème s’est posé pour la première fois en 1986, avant de se répéter en 1993-1995 et en 1997-2002. Il a trouvé sa solution, baptisée imparfaitement « cohabitation », dans la soumission « tribunicienne » du président, celui-ci s’inclinant devant le verdict contraire de l’élection la plus récente. Or la double réforme du quinquennat et de la quasi-concomitance (à un mois et demi près) des élections présidentielles et législatives bouleverse les termes de cette délicate articulation.

D’autre part, bien sûr, elle donne aux élections législatives une signification qu’on a proposé d’appeler, selon le cas, de « confirmation » ou « d’infirmation » du verdict présidentiel. Dans le premier cas, cela confère un atout considérable au camp du président victorieux. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé à deux reprises : d’abord avant ces réformes, en 1981 et 1988 quand, à peine élu et réélu, François Mitterrand a recouru à de nouvelles élections législatives victorieuses, puis en 2002, donc après ces réformes, lorsque Jacques Chirac a été réélu. Mais d’autre part, la possible – quoiqu’improbable – discordance des deux résultats poserait le problème de la coexistence en termes radicalement nouveaux : le président et l’Assemblée disposant l’un et l’autre d’une légitimité de fraîche date, cette situation les obligerait à l’innovation constitutionnelle et sans doute, à plus ou moins brève échéance, à un retour devant le suffrage universel.

Ainsi l’élection du président de la République présente cette particularité de voir les électeurs présents à chaque étape du processus institutionnel : ils le sont par la faveur qu’ils accordent à une procédure qu’ils considèrent comme leur et qui leur donne le droit de choisir et de renvoyer ; ils le sont par les indications que les sondages leur permettent de donner sur leurs préférences et leurs rejets ; ils le sont encore par la possibilité de participer, s’ils en sont adhérents, aux choix des grands partis – c’est d’ailleurs ce désir de participation au choix qui a suscité le flot d’adhésions sans précédent au PS et à l’UMP - ; ils le seront comme jamais par la régulation de la campagne que permet l’Internet (introduction d’enjeux nouveaux, critiques immédiates, etc). Et ils le seront, bien sûr, le jour venu, en mai-juin 2007, lors de cette « consultation à quatre tours » qu’est devenue l’élection du pouvoir exécutif en France.

> Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), archives électorales, EL 33, élection présidentielle des 5 et 19 décembre 1965, tract électoral de l’Union pour la nouvelle République-Union démocratique du travail (UNR-UDT) en faveur du général de Gaulle.

> Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), archives électorales, EL 33, élection présidentielle des 5 et 19 décembre 1965, tract électoral du Parti socialiste unifié en faveur de François Mitterrand.