CEVIPOF - Centre de recherches politiques de Science Po - Unité mixte de recherches Sciences Po / CNRS n°7048


références Et Cartographie - Entretiens

Français comme les autres ? Enquête sur les citoyens d'origine maghrébine, africaine et turque.

Entretien avec Sylvain Brouard et Vincent Tiberj (La Lettre du CEVIPOF N°15, novembre-décembre 2005 )

Qu'est-ce qui vous a amenés à conduire votre étude sur le "Rapport au politique des Français issus de l'immigration" qui a donné lieu à votre ouvrage Français comme les autres ? A quel besoin répond -elle ?
Nous sommes partis de plusieurs constats. A la lecture de nombreux articles sur les préférences politiques des Français issus de l’immigration, en particulier celui du Monde intitulé « Les Beurs séduits par la droite », nous avons été frappés par l’absence de faits et données précis. Et du côté académique, nous avons constaté l’inexistence, en France, de travaux menés de manière systématique et rigoureuse étudiant les attitudes politiques des populations françaises d’origine étrangère. Les problématiques de l’intégration politique, du comportement électoral et de ses déterminants restent en friche. Les travaux existants portent sur des questions sectorielles, principalement d’ordre démographique ou sociologique, comme, par exemple, la mobilité sociale, la réussite scolaire ou sociale ou encore l’engagement associatif. Ce vide scientifique nous a paru d’autant plus déroutant que cette population est, depuis vingt ans, au cœur des débats publics à travers les interrogations sur la laïcité, sur l’intégration, sur le communautarisme, sur l’islamisme et qu’ils sont l’objet d’une grande couverture médiatique et de sondages, fréquents mais souvent incomplets et comportant de graves biais méthodologiques. Globalement, le rapport au politique des Français issus de l’immigration n’a pas fait, jusqu’à aujourd’hui, l’objet d’une investigation empirique systématique. Au contraire de ce qui se passe aux Etats – Unis où de nombreux travaux scientifiques portent sur ce qui est appelé « Ethnic and Social Studies » - par exemple sur le vote ethnique - étudiant, origine par origine, les attitudes politiques des différentes communautés.

Vous vous engagez donc dans l'aventure. Comment avez-vous procédé ? Avez - vous rencontré des difficultés ?
Nous avons décidé, en premier lieu, de nous lancer dans un tour de table financier à partir d'un avant-projet. Nous avons été agréablement surpris de l'accueil réservé à notre projet par les financeurs . Ensuite, nous avons élaboré un questionnaire avec une équipe CEVIPOF et mis en place une méthodologie scientifique et comparative. Les enquêtes réalisées en avril 2005 ont été menées auprès de deux échantillons de 1006 et 1003 personnes, l'un représentatif de la population française âgée de plus de 18 ans, le second représentatif de la population française âgée de plus de 18 ans, issue de l'immigration maghrébine, africaine et turque.
La dimension comparative de ce projet nous a permis d'éviter deux pièges. D'une part, celui d'une idéalisation artificielle d'une société française harmonieuse et accomplie et, d'autre part, celui d'une attention disproportionnée à des phénomènes quantitativement marginaux. Par ailleurs, dès l'origine, le projet s'insère dans un réseau international de collaboration et d'échanges autour de ces questions. Les caractéristiques de notre recherche s'inspirent des débats scientifiques internationaux dans ce domaine, en particulier des travaux de Paul Sniderman ou de Michael Dawson. Bien évidemment, ce travail s'inscrit également dans la continuité des travaux existants au CEVIPOF. Et tout au long de notre démarche, nous avons mobilisé une équipe du laboratoire (à laquelle se sont associés des représentants de TNS-SOFRES). Les nombreux débats initiés à cette occasion se poursuivent d'ailleurs dans un séminaire du CEVIPOF.

Votre enquête concentre son investigation sur les Français issus de l'immigration maghrébine, africaine et turque, donc définis par une origine géographique et un statut juridique.
Le choix de ce groupe a été fait en fonction des enjeux politiques et sociaux, particulièrement saillants, dont il était porteur. Mais aussi parce que ce groupe nous paraît être, aujourd'hui, le plus stigmatisé. La sociologie doit apporter sa contribution aux enjeux contemporains. N'oublions pas que nous sommes dans le contexte de la France d'après le 11 septembre et des polémiques sur le choc des civilisations . Mais aussi celui des débats sur les modèles d'intégration, sur le communautarisme, sur les rapports entre islam et islamisme à une période où l'islamophobie s'accroît. A l'inverse de la visibilité médiatique et sociale de l'islam en France, nous n'avions pas de réponses à des questions, extrêmement basiques, comme par exemple le nombre de musulmans et leur part parmi les nouveaux Français ou encore sur la pratique religieuse. De plus, un certain nombre d'allégations largement répandues dans les médias nous ont posé un problème. Celle, par exemple, considérant que tous les Français issus de l'immigration venant de ces régions - désignés fort souvent encore comme " les immigrés " - sont musulmans. Or, on peut identifier qui est issu de l'immigration ou non, mais on ne connaît pas le nombre de musulmans en France. Combien sont-ils ? Nous n'avons que des estimations. Autre type d'allégation, sont-ils des Français comme les autres ? Question souvent posée avec un présupposé implicite ou explicite, à savoir : " ils sont différents ". Mais en quoi sont-ils différents ou semblables aux autres Français? Qui sont-ils ? Quand on interroge ces Français issus de l'immigration, c'est trop souvent sur des sujets en liaison avec la religion musulmane. On les interroge sur ce que l'on pense être une particularité sans se poser la question de la réalité de cette particularité. De fait, la vision de ce groupe de Français est biaisée. Autant d'interrogations, de suppositions sur lesquelles il n'existait pas de données pour les vérifier et les interpréter. D'où la nécessité d'interroger ces Français-là comme d'autres Français et non pas uniquement sur des questions qui leur soient spécifiques mais sur leur orientation politique, sur leurs valeurs, sur leurs positions par rapport aux enjeux politiques et sociaux. Cela a été fait comme dans toutes les enquêtes du CEVIPOF, à partir d'un dispositif scientifique qui permette d'identifier le niveau de ressemblances et de dissemblances entre ces Français issus de l'immigration et les autres.

Les résultats de votre étude vont bien au-delà du strict rapport au politique. Ils accordent une place importante à l'appartenance confessionnelle et à la pratique religieuse.
Le rapport au politique, selon un spectre large, est un rapport à la société dans son ensemble. Ainsi, la question de la citoyenneté implique de se préoccuper de celle des identités et donc aussi de la question du communautarisme qui est indubitablement une dimension politique. Evaluer le degré d'appartenance religieuse des Français issus de l'immigration, leur sentiment de classe, connaître la propension à l'endogamie ou à l'exogamie de ce groupe sont des indicateurs d'un comportement politique et une mesure de l'engagement citoyen. Quelles sont les attitudes des musulmans face aux non-musulmans ? Par exemple, acceptent-ils d'être invités par des non-musulmans ? Si nous avions limité l'étude strictement au politique, en ne s'attachant qu'aux préférences partisanes, nous serions passés à côté de beaucoup de choses. Pourquoi sont-ils majoritairement de gauche ? Parce que cette préférence est liée un certain nombre de valeurs. Mais quelles sont ces valeurs ?
Si l'on reprend les premières études électorales réalisées au CEVIPOF, en particulier par Guy Michelat, elles s'articulaient autour de " classe, religion et politique ". On ne peut pas sous-estimer le rapport au religieux. L'islam est l'une des thématiques du rapport au politique. Par ailleurs, selon que l'on se pense comme quelqu'un issu de l'immigration ou originaire d'un pays étranger ou bien comme Français, le rapport au politique et ce que l'on attend du politique est différent. Il faut savoir ce que les gens pensent, quelles sont leurs revendications d'où la nécessité d'avoir une vision large des choses. C'est ce que nous avons voulu montrer dans le choix du titre du livre, Français comme les autres ? Ce travail aborde des questions qui semblent loin de la politique politicienne ou des comportements partisans. C'est une interrogation sur la société française contemporaine, sur ses tensions et sur sa conception de la citoyenneté. Avec notre dispositif d'enquête, on a dressé un portrait des Français issus de l'immigration mais aussi de la France de l'avant-29 mai, de ses oppositions et de ses contradictions.

Sans vouloir entrer dans tous les détails de vos analyses, comment qualifieriez-vous l'ensemble des résultats ?
Nous aboutissons à un ensemble de nuances plutôt qu'à des contrastes, à des particularités religieuses et culturelles incontestables mais pas systématiques. Ce qui fait que ces particularités n'ont pas d'incidence de grande ampleur sur les attitudes. L'attitude face à la religion musulmane n'est pas très différente de celle d'autres Français par rapport au catholicisme. Mais il y a une intensité d'adhésion plus forte chez les musulmans. C'est l'une des spécificités. Leur religiosité n'influe pas de manière déterminante sur leurs comportements face à la laïcité, par exemple. Parmi ces nuances, nous en relevons par rapport à l'antisémitisme, à l'autoritarisme et à la tolérance sexuelle. Il ne s'agit pas de majorités fortes mais des minorités d'antisémites ou d'intolérants sexuels, plus élevées que chez les autres Français. Ce que l'on constate, c'est aussi que les identités nationales et religieuses ne s'excluent pas. Elles se situent sur des dimensions différentes. De même, la proximité au pays d'origine de la famille ne s'oppose pas à la proximité avec les Français. Les différentes identités s'articulent. L'importance de la proximité locale et du quartier, qui peut avoir un caractère communautaire, ne va pas non plus à l'encontre de l'identité nationale. Les deux niveaux vont de pair. L'étude montre ainsi qu'il existe différentes catégories de gens, différentes identités à travers ce groupe de Français issus de l'immigration.

Votre étude dessine donc une image nettement plus nuancée de ces Français issus de l'immigration que celle propagée habituellement.
C'est l'un de ses intérêts. Elle permet de prendre de la distance par rapport aux minorités actives et aux extrêmes qui ont tendance à attirer la lumière et les médias et qui font oublier qu'il y a une majorité silencieuse qui est loin de partager leurs positions comme on l'a vu dans l'affaire du port du voile par exemple. Notre étude restitue donc aussi les tensions et les clivages qui traversent le groupe des Français issus de l'immigration. Cela permet aussi de montrer qu'il y a, d'une part, une certaine communauté de pensée et de vue dans la société française par-delà l'origine et d'autre part que certaines lignes de clivages qui partagent la société française sont aussi pertinentes pour les Français issus de l'immigration étudiés.

Si vous deviez mettre en exergue certaines valeurs auxquelles est attaché ce groupe de population, quelles seraient-elles ?
Les Français issus de l'immigration sont favorables aux politiques sociales, à la lutte contre les inégalités, à la mise en place de moyens pour l'amélioration de l'école et aussi à l'aide aux familles les plus pauvres et pas seulement issues de l'immigration. Par ailleurs, ils présentent une culture de la réussite et non pas de l'assistanat, trop souvent brandie et stigmatisante. Si l'on rapproche les trois concepts suivants : solidarité sociale, solidarité nationale, réussite personnelle, on est en face d'une synthèse assez étonnante.
Cela permet un autre regard sur les évènements récents : face à des nouveaux Français plus souvent diplômés que la population française en général, qui ont une très grande confiance dans l'école et veulent réussir, que l'ascenseur social soit au ralenti, qu'ils subissent des discriminations à l'embauche, qu'ils soient trop souvent montrés du doigt démontre bien que le modèle d'intégration à la Française est en panne et que la faute ne leur revient pas.

Vous avez, en quelque sorte, ouvert la boîte de Pandore. Entendez-vous prolonger et approfondir cette recherche ?
Cet ouvrage constitue la première synthèse des résultats. Notre ambition est de poursuivre sur le long terme. Nous considérons que nous répondons à une préoccupation citoyenne. A ce stade, nous avons laissé beaucoup de questions de côté. Aussi, nous avons l'intention de construire des indicateurs fiables et pertinents susceptibles d'être utilisés à intervalles réguliers pour permettre un suivi de la population considérée et, à l'avenir, des comparaisons dans le temps. Nous pensons que nous apprendrons beaucoup de choses sur l'évolution et les mutations des minorités, sur leurs tensions et leurs divergences se trouvant elles-mêmes dans le cadre d'une société française contemporaine traversée par des tensions. D'autres groupes sont susceptibles d'être étudiés. Par exemple, celui constitué par ceux qui n'ont pas été naturalisés. Qu'en est-il de leur intégration ? Enfin, ces différentes approches devraient donner naissance à plusieurs publications scientifiques, y compris aux Etats-Unis.

Propos recueillis par Elisabeth Kosellek

 

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