CEVIPOF - Centre de recherches politiques de Science Po - Unité mixte de recherches Sciences Po / CNRS n°7048


références Et Cartographie - Entretiens

Racisme et antisémitisme en France en 2004.

Entretien avec Nonna Mayer, directrice de recherche CNRS/CEVIPOF (La Lettre du CEVIPOF N°12, mars-avril 2005)

Le 21 mars, à l'occasion de la Journée nationale contre le racisme, la Commission consultative nationale des droits de l'homme (CNCDH), a rendu public son rapport annuel 2004, La lutte contre le racisme et la xénophobie (La Documentation française, 2005). Nonna Mayer et Guy Michelat y présentent une analyse exploratoire des données de l'enquête menée pour la CNCDH par l'institut BVA, du 22 au 26 novembre 2004, auprès d'un échantillon national de 1036 personnes représentatives de la population vivant en France et âgée de 18 ans ou plus interrogées en face - à - face (rapport cité, p. 128-142)

Dans l’introduction au rapport, vous écrivez « Le racisme et l’antisémitisme ont dominé l’actualité de l’année 2004 ». Cela signifie-t-il que l’on assiste à une montée de ces phénomènes en France ?
Oui, si l’on considère les actes racistes et antisémites, non si l’on considère les opinions. Les propos que l’on peut tenir face à un enquêteur n’obéissent pas à la même logique que le passage à l’acte. On ne peut pas les mettre sur le même plan. Et le passage à l’acte reste le fait d’une minorité d’individus.
Concernant les actes (atteintes aux personnes et aux biens) et les menaces (injures, graffitis, tracts) racistes et antisémites, on dispose des statistiques annuelles de la police et de la gendarmerie publiées par la Commission consultative des droits de l’homme depuis 1990. Au regard de ces chiffres, on constate effectivement que l’année 2004 détient le record absolu des violences : on dénombre 1565 faits racistes et antisémites, qui se répartissent en 369 actes et 1196 menaces, soit par rapport aux chiffres de 2003 une hausse de respectivement 68 et 95 %. Second constat, la grande majorité de ces actes et menaces, 970 des 1565 faits recensés, soit 200 actes et 770 menaces, sont de nature antisémite, dirigés contre des personnes identifiées comme juives, leurs lieux de culte, leurs écoles. Alors que jusqu’ici, les victimes du racisme étaient des immigrés, principalement des maghrébins, qui représentaient en 1999 63 % du total, depuis septembre 2000 et le début de la Seconde Intifada, ce sont des juifs qui sont le plus souvent agressés. 62 % des actes et menaces racistes recensés en 2002 peuvent être qualifiés d’antisémites (82 % en 2000, 51 % en 2001, 71 % en 2002 et 72 % en 2003). Mais, dernier constat, entre 2003 et 2004, la hausse la plus spectaculaire concerne les actes et menaces dirigés contre des maghrébins et des musulmans (+ 156 %, et + 61 % pour les actes et menaces antisémites).

Face à ces actes racistes et antisémites,  quelles sont les attitudes révélées dans ce rapport?
Les opinions ont paradoxalement évolué dans un sens contraire à celui des actes, on note un soutien vigoureux et croissant à la lutte contre le racisme et contre toute forme de discriminations. Le sondage montre que les actes et menaces racistes et antisémites observés sont fermement condamnés. Les Français, majoritairement, ont le sentiment que les tribunaux ne répriment pas assez sévèrement ces violences. Et, fait significatif, ils estiment que même les injures racistes ne sont pas assez sanctionnées. Entre 2002 et 2004 ceux qui pensent que la justice devrait condamner ceux qui traitent quelqu’un de « sale juif » est passée de 59 à 81 % et pour « sale arabe » de 47 à 67 %. Par ailleurs, la demande de sanctions est maximale quand elle concerne les auteurs de publications racistes ou antisémites (85% souhaitent qu’ils soient poursuivis) et encore plus pour les responsables de sites Internet (90%). Il n’y a donc aucune indulgence, aucune tolérance de l’opinion publique envers ces actes racistes et antisémites.

Cette montée des actes racistes et antisémites influence t- elle l’opinion des Français face aux minorités ?
Les sondages de la CNCDH permettent de suivre, sur le long terme, les opinions des Français à l’égard des minorités. Elles ont globalement évolué dans un sens positif. La contribution des immigrés et de leurs enfants à l’économie, à la culture et à la démographie du pays est mieux reconnue. Leur intégration politique s’accroît. Par exemple l’idée qu’il faut donner le droit de vote aux étrangers non européens aux élections locales est majoritaire et elle a progressé de 6 points en trois ans. Si l’islam est mal perçu (voir infra), l’intégration des musulmans, elle, avance, l’idée qu’ils sont des Français « comme les autres », qu’il faut faciliter l’exercice de leur culte, former des imams français, progresse. Les préjugés à l’égard des juifs reculent. Par exemple, la possibilité qu’un président de la République soit juif, qui paraissait choquante à un Français sur deux en 1966, est massivement acceptée aujourd’hui (par près de 90 %). Quant au stéréotype classique selon lequel « les juifs auraient trop de pouvoir en France », il est rejeté par une proportion croissante des personnes interrogées. De manière générale, les Français sont de plus en plus nombreux à juger enrichissante la présence de personnes d’une autre nationalité, d’une autre culture ou d’une autre religion que la leur. Les événements récents n’ont pas radicalement modifié ces tendances.

Un point que souligne ce rapport est le jugement sur la place accordée par les médias au racisme et à l’antisémitisme, place jugée souvent excessive. Qu’en est–il ?
Effectivement, une forte minorité de personnes interrogées estime que la presse, les radios, la télé ont « trop parlé » des actes commis contre des juifs (38 %), des maghrébins (33 %), des Noirs (22 %), d’autant que certains ont été trop précipitamment étiquetés de raciste ou antisémite, comme  dans l’affaire Marie Leblanc,  dont l’agression a été totalement imaginée ou celle de l’incendie du centre social juif de la rue Popincourt, qui s’avère être une vengeance d’un ancien employé, et que le tapage médiatique a un effet incitatif chez des individus fragiles, frustrés, en mal de publicité. Déjà, en 1990, lors de la profanation du cimetière juif de Carpentras, les autorités religieuses auraient souhaité ne pas ébruiter l’incident. Sa médiatisation a entraîné, dans les semaines suivantes, une vague sans précédent d’actes similaires. On a même retrouvé un soir dans un cimetière deux gamins en pyjama en train de « jouer à la profanation ».

Au-delà du problème posé par la médiatisation des actes racistes et antisémites, certaines déclarations de personnalités publiques récentes amènent à se demander si l’on n’assiste pas à une sorte de surenchère de la « victimisation ».
Dans la société française d’aujourd’hui, il est vrai qu’il existe une forme de concurrence entre les victimes et d’ethnicisation de la mémoire. Certaines déclarations du comique Dieudonné, par exemple, expriment le sentiment que l’on parle plus des malheurs des juifs que des méfaits de la colonisation ou des horreurs de l’esclavage. Et le sondage de la CNCDH montre que la proportion de ceux qui estiment qu’on « parle trop de l’extermination des juifs depuis la Seconde Guerre mondiale » a augmenté entre 2003 et 2004 (de 17 à 21%). On verra toutefois moins dans ce dernier cas l’indice d’une poussée de « négationnisme » que d’un agacement envers la sur-médiatisation de l’antisémitisme, comme du racisme. Les réponses à la question sur la Shoah sont très peu corrélées avec les indicateurs de préjugés anti juifs, mais fortement corrélées avec le sentiment que les médias parlent trop des actes anti juifs, tout comme des actes anti noirs et anti maghrébins, et que cela risque d’inciter à en commettre d’autres.

Un point très intéressant de ce rapport est celui portant sur les attitudes à l’égard des immigrés, de l’islam et des autres minorités selon le jugement porté sur la laïcité. Pourriez–vous nous donner quelques éclairages ?
L’année qui vient de s’écouler a été marquée par le débat autour de la laïcité et le port de signes religieux ostensibles à l’école. Par rapport à 2003, on voit que la notion de  « laïcité » a une image de plus en plus favorable (68 % d’opinions « très » ou « assez positives » soit une hausse de 6 points en un an). Celle de la « religion » à l’inverse est de plus en plus négative (35 % d’opinions positives, soit un recul de 12 points). Et on a pu dire que la défense de la laïcité était un moyen commode pour certains de masquer des sentiments « islamophobes » ou racistes. En fait, la réalité est beaucoup plus complexe. Globalement, c’est l’inverse, plus le jugement porté sur la laïcité est négatif, plus sont fréquentes les attitudes racistes, anti immigrés, anti islam et antisémites. Mais, les personnes les plus tolérantes envers l’islam sont celles qui affichent une laïcité modérée. Et quand on tient compte du positionnement politique des personnes interrogées, on comprend pourquoi. La relation est différente selon qu’elles sont de droite ou de gauche. Chez les gens de gauche, héritiers de l’universalisme laïc et républicain, c’est clair et net : ils sont globalement les plus attachés à la laïcité et plus le terme est à leurs yeux positif, plus ils ont une attitude tolérante et ouverte à l’égard de la religion musulmane et des minorités. Chez les interviewés de droite, c’est l’inverse, plus ils se disent laïcs, plus ils sont « islamophobes », plus ils rejettent les immigrés et les étrangers. Ainsi, le même terme de laïcité peut être chargé de significations différentes selon le camp politique auquel on appartient. A droite, effectivement la proportion de jugements « très positifs » sur la laïcité a augmenté d’une enquête à l’autre (de 31 à 42%), et c’est effectivement pour certains peut - être une façon de légitimer leur hostilité à l’islam1. On retrouve ici les conclusions auxquelles étaient parvenus Martine Barthélemy et Guy Michelat dans une enquête sur la laïcité menée au CEVIPOF (voir Martine Barthélemy, Les Français et la laïcité, rapport final, CEVIPOF, octobre 2004, 138 pages ).

L’exploration de ce sondage vous a- t- elle permis de cerner ces phénomènes dans leur ensemble ?
Sur un sujet aussi sensible que le racisme et l’antisémitisme, le sondage est un instrument imparfait. Il demande à être complété par des récits de vie, des entretiens en profondeur, des test projectifs. Et il a des angles morts. On manque cruellement d’enquêtes croisant l’image des juifs et la perception d’Israël, du sionisme, du conflit israélo-palestinien, ou croisant la perception qu’on a des musulmans avec celle de l’Irak, de l’Algérie, du terrorisme islamiste. On ne peut comprendre le racisme et l’antisémitisme aujourd’hui sans tenir compte du contexte international et de ses répercussions. Une des rares enquêtes permettant de le faire, le Panel électoral français 20022, qui comporte à la fois des questions sur l’image des juifs et sur la sympathie exprimée à l’égard de Yasser Arafat et d’Ariel Sharon, montre que ces attitudes ne se recoupent pas totalement. Même les interviewés les plus hostiles à Sharon rejettent massivement le stéréotype du pouvoir des juifs, ceux qui n’aiment pas Arafat y adhèrent plus que ceux qui ont quelque sympathie pour lui et il atteint son niveau le plus bas chez ceux qui n’éprouvent d’antipathie pour aucun des deux leaders.
Le dernier point à souligner peut - être, est qu’il existe une cohérence globale des préjugés à l’égard des minorités, quelles qu’elles soient. En simplifiant, il y a de fortes probabilités pour que celui qui n’aime pas les juifs n’aime pas non plus les arabes, ni les Noirs, etc. Et le profil des racistes et des antisémites est similaire. Mais là encore, il faudrait aller plus loin, avec des sondages auprès des groupes minoritaires, qui ne pèsent pas assez dans un échantillon de sondage tel que celui sur lequel nous avons travaillé, pour explorer un autre angle mort, celui des préjugés intercommunautaires.

Propos recueillis par Elisabeth Kosellek.

NOTES:
1Raisons politiques 
: Nonna Mayer, « Nouvelle judéophobie ou vieil antisémitisme ? », 16 décembre 2004, p.91-103. Voir aussi l’article à paraître, en juin 2005, de Nonna Mayer, « Les opinions antisémites en France après la Seconde Intifada », Revue internationale et stratégique, (IRIS).

2Enquête en trois vagues, ici on utilise la vague 2, effectuée après le deuxième tour de l’élection présidentielle du 15 au 31 mai, au téléphone (CATI), auprès de 4017 individus représentatifs de la population électorale métropolitaine. Voir Bruno Cautrès, Nonna Mayer (dir.), Le nouveau désordre électoral. Les leçons du 21 avril 2002, Paris, Presses de Sciences Po, 2004.

 

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